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Douleur pelvienne chez les hommes : la prostate accusée à tort

Carolyn Vandyken, BHSc (PT), Cred MDT, CCMA

Les gens qui citent le « Qu’y a-t-il dans un nom? » de Shakespeare aiment à dire que les noms ont peu d’importance, car l’important serait de connaître la nature des choses, plutôt que leur nom.

Or, dans le cas de la douleur pelvienne chez les hommes, le nom qu’on attribue au problème a un effet déterminant sur le traitement.

Le diagnostic donné le plus fréquemment aux hommes souffrant de problèmes de vessie, de problèmes de prostate non cancéreux, ou de douleur pénienne, scrotale ou rectale est « prostatite chronique ».

Étymologiquement, le suffixe « ite » indique qu’une chose est enflammée ou infectée.

Pourtant, chez la grande majorité des patients, ce n’est tout simplement pas le cas.

Ainsi, loin d’être enflammée ou infectée, la prostate n’a généralement pas le moindre lien avec le problème.

Selon la renommée urologue américaine Jeanette Potts, pour bien décrire le problème vécu par le patient, il est essentiel de bien le nommer. En effet, les bons noms permettent de bien orienter le traitement et la recherche.

La Dre Potts affirme que « l’utilisation désuète et incorrecte de noms faisant référence à la vessie, à la prostate et à l’inflammation pour décrire, classifier et étudier la prostatite chronique chez les hommes a entraîné son lot d’erreurs de compréhension, de mauvais diagnostics, de traitements mal adaptés et de mauvaises utilisations des fonds de recherche ».

« La prostate a été accusée à tort » est devenu le mantra de la Dre Potts.

Quand les hommes consultent leur médecin de famille pour des symptômes urinaires, comme des sensations de brûlure, des mictions plus fréquentes ou urgentes, ou encore des douleurs péniennes, scrotales ou rectales, la première chose à faire est de tester si l’urine ou le fluide prostatique contient des traces d’infection.

Même quand la majorité des cultures sont négatives, la plupart des hommes vont se faire prescrire des antibiotiques, simplement parce qu’ils ont les symptômes d’une infection de la vessie ou de la prostate.

Imaginez si on appliquait cette approche déficiente à une céphalée grave.

Si c’était la première fois que cela vous arrivait, ou si c’était le pire mal de tête de votre vie, les médecins demanderaient une IRM pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une tumeur au cerveau.

Cependant, si les résultats de l’IRM s’avéraient négatifs, il serait tout à fait incongru de recommander une radiothérapie sur la région concernée.

La même idée devrait s’appliquer au traitement des infections chez les patients souffrant de douleurs pelviennes lorsque leurs cultures urinaires ou prostatiques sont négatives.

Malheureusement, ce scénario se produit encore trop souvent au Canada et ailleurs dans le monde. Des organismes comme la Société européenne pour l’étude de la cystite interstitielle et du syndrome de la vessie douloureuse (ESSIC) et le nouveau Guide de pratique de l’Association canadienne d’urologie pour le diagnostic et le traitement de la cystite interstitielle et du syndrome de la vessie douloureuse (2016) tentent de corriger le tir en se basant sur les dernières recherches.

Le couple d’urologues californiens Christopher Payne et Jeanette Potts se spécialise dans le traitement de la douleur pelvienne liée à la vessie chez les hommes et les femmes et est actif au sein de l’ESSIC, chef de file mondial de la question. Selon eux, 50 % des hommes souffriront de douleur pelvienne urologique dans leur vie sans qu’elle soit liée à une infection de la vessie ou de la prostate.

En fait, on recense cinq groupes de diagnostics (phénotypes) qui devraient être considérés quand les hommes consultent leur médecin pour un problème de ce type.

Si vous êtes l’un de ces hommes, la première chose à faire est de trouver un médecin doué d’une forte intelligence émotionnelle. Pour traiter la douleur chronique, votre médecin doit en effet posséder une curiosité, une empathie et une créativité très développées.

Demandez à votre médecin si les cinq possibilités suivantes pourraient être la source de vos problèmes :

(Indice : votre douleur pourrait avoir plus d’une origine, mais l’une d’entre elles est souvent dominante. On commence habituellement par traiter le phénotype dominant.)

  1. Lésions de Hünner : Un petit groupe de patients pourrait avoir de profondes lésions inflammatoires sur la paroi de leur vessie. C’est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, mais avant d’éliminer cette hypothèse, ces messieurs pourraient devoir subir une cystoscopie. La présence de lésions de Hünner indique qu’il s’agit d’une cystite interstitielle plutôt que du syndrome de la vessie douloureuse.
     
  2. Syndrome de la vessie douloureuse : phénotype de la paroi de la vessie. Ces patients commencent souvent avec une infection urinaire ou une infection de la prostate (ce qui signifie que les résultats de leur culture urinaire étaient positifs et que l’infection a été traitée). Or, une fois l’infection traitée (et les tests de culture négatifs), les symptômes peuvent persister. Les mictions peuvent se faire plus fréquentes et plus urgentes, de jour comme de nuit. Quand les patients ont ce phénotype, la douleur les motive à vider leur vessie, mais ils ne ressentent qu’un soulagement temporaire. Ces patients établissent souvent un lien entre l’augmentation de la douleur et le type d’aliments qu’ils consomment. Ils constatent souvent une diminution de la douleur lorsqu’un anesthésiant, comme la lidocaïne, est injecté dans la vessie.
     
  3. Syndrome de la vessie douloureuse : phénotype de la douleur musculaire au plancher pelvien. Ces patients ont un historique de blessures sportives ou orthopédiques (y compris des lombalgies et des douleurs aux hanches, qui peuvent se manifester sous forme de tension du plancher pelvien). À l’examen, le plancher pelvien, l’abdomen, le dos et les hanches sont sensibles à la palpation. Ces patients ne ressentent pas de sensibilité particulière par rapport aux aliments qu’ils consomment, et beaucoup obtiennent un soulagement la nuit pendant le sommeil. Ils citent souvent la tension et le stress comme facteurs aggravants, car les muscles du plancher pelvien sont très sensibles et réagissent au stress. L’injection de lidocaïne dans la vessie n’aide généralement pas ce groupe. Cependant, ces patients, qui forment la majorité des cas de douleur pelvienne, répondent extrêmement bien à la physiothérapie, y compris au travail interne sur les muscles du plancher pelvien.
     
  4. Syndrome de la vessie douloureuse : phénotype de la névralgie pudendale. Quand la tension dans le groupe ci-dessus est présente depuis assez longtemps pour commencer à compresser certains des nerfs du plancher pelvien, elle peut entraîner une névralgie pudendale. Ce syndrome cause une douleur extrême lorsque le patient s’assoit, particulièrement au périnée et au rectum. La plupart du temps, ces symptômes disparaissent complètement après des traitements de physiothérapie, qui permettent de relâcher les muscles et de dissiper la tension le long des voies nerveuses.
     
  5. Syndromes de douleur multiples et syndromes de douleur fonctionnelle : La sensibilisation centrale est un signe distinctif de ce phénotype. L’anxiété, la dépression, la dramatisation et l’évitement de la peur sont souvent des composantes qui doivent être traitées. Les hommes dans cette catégorie ressentent souvent de multiples syndromes de douleur, par exemple le syndrome du côlon irritable et diverses sensibilités chimiques. Une approche biopsychologique s’impose. Il peut y avoir plusieurs phénotypes chez ce groupe de patients, et on doit traiter aussi bien les symptômes physiques que les facteurs psychosociaux pour obtenir de bons résultats.

 

Nous comprenons beaucoup mieux aujourd’hui pourquoi les anciennes thérapies étaient inefficaces et comment les thérapies ciblées actuelles ont le potentiel de mener à une rémission complète des symptômes, c’est-à-dire à un « remède ».

Les hommes aux prises avec des douleurs pelviennes chroniques ou une prostatite chronique se sentent souvent désespérés, mais ils peuvent enfin reprendre espoir, car nous en savons beaucoup plus aujourd’hui sur la façon de les traiter et de les faire cheminer vers la guérison.

Le processus commence par un diagnostic éclairé.

La physiothérapie ciblée joue un rôle déterminant dans le traitement de ces problèmes. Elle peut aider les hommes à reprendre une vie normale et productive.

La première étape consiste à trouver une équipe de soins compréhensive, compétente et empathique.

 

À propos de l’auteure

Défenseure, auteure, formatrice et chercheuse en matière de santé pelvienne, Carolyn Vandyken enseigne à des auditoires multidisciplinaires internationaux l’importance de normaliser la santé pelvienne en pratique orthopédique, urologique, gynécologique, sage-femme et infirmière. Elle pratique la physiothérapie à Huntsville, en Ontario.

 

Références :

  1. Potts J. Male Pelvic Pain: Beyond Urology and Chronic Prostatitis. CRR. 2016;12(1):27-39.
  2. Cox A, Golda N, Nadeau G, Nickel J, Carr L, Corcos J et al. CUA guideline: Diagnosis and treatment of interstitial cystitis/ bladder pain syndrome. Canadian Urological Association Journal. 2016;10(5-6):136.
  3. Payne C. A New Approach to Urologic Chronic Pelvic Pain Syndromes: Applying Oncologic Principles to “Benign” Conditions. Current Bladder Dysfunction Reports. 2015;10(1):81-86.