Retour à tous

 

Le concept de télésanté, soit la prestation de services de santé à distance, ne date pas d'hier. En fait, il remonte peut-être au début du 20e siècle.

Robin Roots doit user de créativité pour trouver des stages cliniques à ses étudiants en physiothérapie. Coordonnatrice de la formation clinique pour la cohorte nordique de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), Robin sait que la région qu’elle couvre présente son lot de défis. Par exemple, beaucoup de gens qui auraient besoin de services de physiothérapie n’y ont pas accès en raison de l’éloignement ou de problèmes de mobilité. Robin doit aussi tenir compte du profil de santé particulier de la région, qui compte une plus forte proportion de gens frappés d’invalidité ou atteints de maladies chroniques. Comme si ce n’était pas assez, on compte seulement 2,8 physiothérapeutes pour 10 000 habitants, alors que la moyenne provinciale est de 6,21.

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À problème unique, solution unique. Robin s’est donc tournée entre autres vers les technologies de télésanté. Avec l’aide du Dr John Pawlovich, sommité britanno-colombienne en la matière, Robin allie évaluations en personne et suivis à distance pour améliorer l’accès aux services de physiothérapie dans les endroits éloignés. Robin croit que la télésanté recèle un potentiel énorme pour le nord de la Colombie-Britannique et les autres régions mal desservies. C’est pourquoi elle et ses étudiants sont devenus des pionniers de l’implantation de la téléphysiothérapie dans la province. J’ai rencontré Robin en janvier dernier lors d’un congrès sur les technologies de la santé à UBC, où elle présentait son travail en télésanté. C’est un sujet qui me passionne depuis mes études de maîtrise en administration des services de santé à UBC. J’y ai en effet développé un intérêt marqué pour la télésanté et son potentiel pour les physiothérapeutes et leurs patients. Depuis, j’ai été amené à évaluer l’efficacité potentielle de modèles de prestation de services de téléphysiothérapie dans des endroits comme le nord de la Colombie-Britannique. Ces travaux et mes autres recherches m’ont convaincu que, dans bien des cas, les services de physiothérapie à distance pourraient remplir le « triple objectif » de l’Institute for Healthcare Improvement : améliorer la qualité des soins, l’efficience de leur prestation et l’expérience du patient. Pour une question de clarté, j’emploierai ici le terme « téléphysiothérapie », plus précis que « téléréadaptation ».

 

Malgré toutes les possibilités entrevues par Mme Roots et moi, peu de résidents de la Colombie-Britannique – et d’ailleurs au Canada – ont accès à la téléphysiothérapie, cette pratique ne s’étant implantée qu’à quelques rares endroits au pays. Or à l’heure où la télésanté prend d’assaut d’autres champs de la médecine, la question se pose : toute la population, surtout en région rurale ou éloignée, devrait-elle avoir accès à la téléphysiothérapie? Je traiterai dans le présent article de l’explosion de la télésanté au Canada, des données probantes sur l’efficacité potentielle de la téléphysiothérapie dans le nord de la Colombie-Britannique et d’autres régions canadiennes similaires, des obstacles à l’adoption massive de cette pratique et des mesures à prendre pour élaborer un nouveau modèle.

 

L’explosion de la télésanté

Le concept de télésanté, soit la prestation de services de santé à distance, ne date pas d’hier. En fait, il remonte peut-être au début du 20e siècle, alors que le pasteur John Flynn, missionnaire dans la brousse australienne, utilisait une radio alimentée par des pédales de vélo pour transmettre en morse les instructions de médecins à 1 500 km de distance. Les nouvelles technologies, surtout la vidéoconférence, permettent aujourd’hui l’application à grande échelle de ce concept.

Dans son rapport sur la télésanté  au Canada, l’Association canadienne d’informatique de la santé (COACH) indique que le nombre de séances a bondi de 45,7 % entre 2012 et 2014. Le gouvernement, les patients et le secteur privé ont tous adopté cette pratique, dont ils reconnaissent les bienfaits.

Inforoute Santé du Canada le confirme : la télésanté améliore sensiblement l’accès aux services de santé et la qualité des soins tout en réduisant les coûts. Les avantages concrets?

 

Quelque 55 millions de dollars d’économies annuelles, 47 millions de kilomètres de déplacements évités, une meilleure prise en charge des maladies chroniques, un accès plus équitable aux soins, plus de services spécialisés pour les Autochtones, des soins plus rapides, des soins mieux axés sur le patient puisqu’ils sont offerts plus près de chez lui… Par ailleurs, ces chiffres datent de 2010. Comme la télésanté est beaucoup plus populaire aujourd’hui, ses avantages se sont sans doute accrus proportionnellement. Les bienfaits énumérés s’appliquent à la plupart des services de télésanté qui évitent aux patients de se déplacer, y compris la téléphysiothérapie.

 

La physiothérapie à distance, ça marche vraiment?

Beaucoup d’entre nous sont étonnés d’apprendre qu’il est possible d’offrir de la physiothérapie à distance. Quand je parle de cette pratique à des confrères, beaucoup disent douter qu’elle profite  réellement aux patients. Bien que leur scepticisme soit compréhensible – à première vue, l’informatique n’a rien à voir avec une profession  traditionnellement axée sur le contact physique –, la téléphysiothérapie peut s’avérer très salutaire. Avec un peu de créativité et de débrouillardise, on peut évaluer une grande variété de patients, les informer, leur montrer des exercices, leur conseiller des traitements à domicile et les suivre, le tout à distance. La téléphysiothérapie favorise par ailleurs la participation des proches aidants et la collaboration interprofessionnelle, parfois même davantage que les soins en clinique.

Autre aspect qui surprend les sceptiques : l’étendue de la recherche en téléphysiothérapie.

 

Beaucoup d’études ont été menées entre autres par l’unité de recherche en téléréadaptation de l’Université du Queensland, en Australie (Trevor Russell, Ph. D.), ainsi qu’au Québec (Dahlia Kairy, Ph. D., et Michel Tousignant, Ph. D.). La littérature sur le sujet porte principalement sur : 1) la validité et la fiabilité des évaluations; 2) l’efficacité des traitements; 3) la satisfaction des patients. Sur ces trois plans, des données convaincantes suggèrent que le Canada gagnerait à intégrer la téléphysiothérapie au système de santé d’une façon ou d’une autre, surtout lorsqu’un traitement en personne est impossible. Une étude particulièrement intéressante publiée plus tôt cette année a révélé que la téléréadaptation après une arthroplastie totale du genou n’était pas moins efficace que les visites en clinique.

 

Je ne peux faire une recension des écrits ici, mais je vous invite à vous renseigner en cherchant le nom des auteurs mentionnés ci-dessus ou le terme « téléréadaptation » (ou son équivalent anglais telerehabilitation). Maintenant que la preuve de l’efficacité de la téléphysiothérapie est faite, une grande question demeure : comment pouvons-nous rapidement emboîter le pas aux autres professions médicales en utilisant intelligemment la télésanté pour pallier la pénurie de services de physiothérapie?

 

Qu’est-ce qu’on attend pour faire le saut?

Si la téléphysiothérapie a fait l’objet d’études solides et répond à un besoin criant, pourquoi n’est-elle pas offerte partout? Cette situation s’explique en partie par le manque de connaissances des professionnels, qui ignorent les bienfaits de cette pratique, mais aussi par des obstacles structurels et systémiques.

L’obstacle numéro un? Le financement. En Colombie-Britannique – et, à ma connaissance, ailleurs au Canada –, les assureurs connaissent mal la téléphysiothérapie et ne remboursent pas les séances. Les autres payeurs, notamment les organismes d’indemnisation des travailleurs et des accidentés de la route, sont tout aussi frileux.

 

Avec raison : la pratique de la téléphysiothérapie n’est pas encore encadrée. Même le gouvernement de la Colombie-Britannique, pourtant déterminé à promouvoir la télésanté, n’a pas encore de code de facturation pour la téléphysiothérapie. Résultat, les seuls modes de rémunération possibles sont les paiements de la poche des patients et les ententes au cas par cas. Difficile dans ces conditions de démocratiser la téléphysiothérapie. Certains diront qu’il revient au secteur privé de prendre le risque d’offrir ces services; si toutefois nous voulons un modèle vraiment efficace, il faudra probablement d’autres sources de financement.

L’absence de cadre réglementaire récent, les questions de confidentialité et de sécurité, le peu d’information offert par les associations professionnelles et le brouillement des frontières entre les territoires de compétence posent également problème. La Physiotherapy Association of British Columbia planche déjà sur des solutions, mais à pas de tortue puisque ce travail est accompli en grande partie par des bénévoles.

 

Et maintenant?

Le manque criant de services de physiothérapie accessibles –particulièrement flagrant dans le nord de la Colombie-Britannique –, l’explosion de la télésanté et les données probantes dont nous disposons montrent qu’il est effectivement temps pour le Canada d’adopter la téléphysiothérapie à grande échelle. Or il faudra probablement que les associations et les organismes de réglementation provinciaux et nationaux conviennent d’abord d’une stratégie commune.

Comme première étape, il serait sage de suivre l’exemple d’autres pays. L’American Physical Therapy Association, par exemple, fait maintenant la promotion de la télésanté et a formulé un énoncé de position favorable et un ensemble de recommandations. L’Australian Physiotherapy Association a fait de même. Au Canada, aucune association ni aucun organisme de réglementation ne semble s’être penché sur ce dossier récemment.

 

Le document Considerations for Telepractice in Physical Therapy in Canada, publié par l’Alliance canadienne des organismes de réglementation de la physiothérapie en 2006, aurait besoin d’une mise à jour, mais serait un bon point de départ pour relancer le dialogue sur la téléphysiothérapie au Canada. Avec une stratégie commune, nous pourrions travailler avec nos parties prenantes à améliorer les mécanismes de financement et à élaborer des politiques encadrant l’utilisation de la téléphysiothérapie. La téléphysiothérapie ne convient certes pas à tous les physiothérapeutes, mais tous les ingrédients – besoin, intérêt et potentiel – sont réunis pour la sortir de l’ombre. Je rêve du jour où la téléphysiothérapie sera largement accessible partout au Canada et utilisée intelligemment pour assurer un accès plus équitable au système de santé.

 

Jeremy McAllister, BScPT, Masters of Health Administration