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REP 22 - La nécessaire adaptation de notre profession

Michael T. Brennan

Ce blogue a été publié dans Pratique de la Physiothérapie (Volume 6, No. 6) le 20 novembre, 2016 ici

Ce numéro de Pratique de la physiothérapie porte sur l’état actuel et l’évolution future des services de physiothérapie et de réadaptation, un sujet qui ne  gure sans doute pas en tête de liste de vos priorités.

C’est que vous êtes occupés, « ici et maintenant », offrir des services de santé de qualité à vos patients, dont les besoins sont immédiats et généralement aigus. Toutefois, l’une des principales responsabilités de l’ACP est d’évaluer la demande pour des services de physiothérapie dans un système de soins qui évolue rapidement, demande influencée par des facteurs incontournables comme la démographie et l’évolution des mentalités, mais aussi par les réformes apparemment incessantes du réseau de la santé. Les membres de l’ACP qui en saisissent les répercussions sauront s’adapter aux transformations à venir.

Les emplois en physiothérapie sont appelés à changer, ce qui n’est pas chose nouvelle : le profil actuel de notre profession est bien différent de celui d’il y a trente ans. Les physiothérapeutes, peut-être plus que tous les autres professionnels de la santé au Canada, ont l’habitude du changement : notre formation, nos conditions et lieux de pratique, notre réglementation, notre ratio hommes-femmes et notre mode de rémunération sont significativement différents. Les choses continueront-elles de bouger à ce rythme? Les indices et les arguments présentés dans ce magazine laissent à penser que oui.

Le rapport du Conference Board du Canada confirme certaines grandes tendances : le recours aux services de physiothérapie a connu une croissance annuelle d’environ 3,8 %; l’accès direct et la désassurance ont favorisé le transfert des services vers le privé et le taux d’emploi avoisine les 100 %. On y mentionne également une panoplie d’autres professionnels de la santé offrant des services liés l’amélioration de la mobilité et à la réadaptation. Les données de ce rapport nous permettent de tirer certaines conclusions élémentaires. Premièrement, la progression de la demande continuera d’accélérer en raison du vieillissement de la population et du désir des gens de vieillir en santé. Deuxièmement, le taux d’emploi demeurera très élevé pendant encore plusieurs années. Troisièmement, la libéralisation du marché se poursuivra, et les services seront davantage offerts au privé par des physiothérapeutes indépendants qui travailleront en équipe.

L’avenir de notre profession s’annonce prometteur, mais dépend de notre capacité à identifier et à relever certains défis. À très court terme, il nous faudra répondre à la demande croissante, sans compromettre la qualité des soins ni nous surmener. Nous devrons résister la tentation de privilégier les services de moindre qualité qui augmentent notre marge de profit au détriment de l’efficacité wdes traitements, uniquement dans le but de réduire les listes d’attente. Nous devrons aussi gérer la « déshospitalisation » du système de santé et le remplacement des services offerts dans les grands hôpitaux par des soins de proximité et des soins à domicile. Il nous appartiendra, dans ce nouveau contexte, de veiller à ce que les patients aient toujours accès aux services de réadaptation nécessaires.

À plus long terme, nous devrons aussi planifier l’augmentation de la concurrence. Les marchés ayant toujours tendance à s’équilibrer, une demande de services accrue favorisera l’émergence de nouveaux fournisseurs offrant des services apparentés aux nôtres. Il faudra aussi composer avec la pression constante pour réduire les prix, tant dans le secteur public que privé. Offrir des services de qualité, dans des délais raisonnables et à moindre coût, voilà qui est et qui continuera d’être notre lot. Nous avons tous les atouts pour bien tirer notre épingle du jeu, mais nous devons éviter de nous endormir sur nos lauriers.

À l’heure actuelle, les chiropraticiens, les massothérapeutes, les thérapeutes du sport et les kinésiologues se targuent d’offrir des services similaires aux nôtres. Là où la profession n’est pas encadrée par une loi, certains disent même pratiquer la physiothérapie. Au-delà de la frustration légitime que nous ressentons à les voir profiter d’une reconnaissance chèrement acquise, nous devons nous poser la question fondamentale suivante : quelle est la meilleure façon de demeurer concurrentiels dans ce marché? En un sens, nous sommes désavantagés par notre agrément, qui restreint le nombre de physiothérapeutes autorisés pratiquer et pousse nos prix à la hausse. Quant aux kinésiologues et aux massothérapeutes, la plupart ne sont pas agréés et leurs tarifs sont généralement inférieurs. De plus, il est difficile de délimiter clairement le champ d’expertise de chacun étant donné l’inexistence actuelle de normes de qualification nationales. Les clients et les payeurs de services de santé sont toutefois attirés vers ces fournisseurs, qui peuvent alléguer n’importe quoi sur la qualité de leurs services et les offrir à moindre coût. Il semblerait que les physiothérapeutes soient désavantagés dans ce libre marché où les clients sollicitent directement des conseils en matière d’exercice.

La principale force des physiothérapeutes réside dans leur connaissance étendue des problèmes de mobilité liés à une maladie ou à une blessure. Personne, au Canada, n’est aussi bien formé que nous pour évaluer les problèmes de mobilité et prescrire des exercices thérapeutiques. Pouvons-nous envisager de rallier tout le monde autour de cette affirmation? Pourrions-nous inviter les thérapeutes du sport, les kinésiologues et les autres fournisseurs de services à travailler avec nous pour définir un modèle de référence optimal? Les acteurs du milieu de l’activité physique non réglementés au pays ne sont pas suffisamment organisés pour atteindre cet objectif, mais nous voyons émerger en Ontario des modèles d’octroi de permis de pratique qui attirent l’attention des autres provinces. Le moment est peut-être idéal pour nous montrer proactifs et mettre de l’avant un modèle de référence par voie de consensus plutôt que de se soumettre à l’arbitrage des bureaucrates.

Bien que ces tendances engendrent une pression considérable sur notre profession, elles offrent également de nombreuses occasions à saisir. Notre expertise en diagnostic et notre compréhension des pathologies nous placent en position de diriger des équipes de soins dans le domaine de la mobilité et de la réadaptation. Selon l’article de Fred Horne publié dans ce numéro, nous devons nous attendre à ce que les Canadiens exigent une gamme complète de services de santé offerts par des équipes multidisciplinaires qui concentreront leurs efforts sur leurs besoins, utiliseront des dossiers médicaux électroniques afin de faciliter l’échange d’information et pourront prouver l’efficacité de leurs traitements par des mesures de résultats. Les paiements forfaitaires gagnent en importance dans un contexte où l’argent suit le patient. Le règlement des services à la pièce est appelé à perdre du terrain : de plus en plus de patients voudront payer pour obtenir un résultat plutôt que pour des services particuliers. Les physiothérapeutes qui comprennent cette nouvelle réalité pourront en profiter en offrant à leurs patients des résultats tangibles à un coût raisonnable.

Plutôt que de perpétuer une logique de concurrence, pourquoi ne pas imaginer une approche collaborative où nous travaillerions de concert avec les médecins de famille, référerions nos clients à d’autres spécialistes de l’exercice au besoin et soutiendrions le traitement de patients présentant des problématiques complexes. Cette approche basée sur le travail d’équipe, où le patient reçoit les services dont il a besoin de la part du fournisseur approprié, est de plus en plus populaire dans le milieu de la santé. S’appliquera-t- elle un jour à la physiothérapie orthopédique en pratique privée? La modification en profondeur de nos façons de faire prendra sans doute quelques années, mais nous devons absolument suivre de près ces nouvelles orientations et accroître notre capacité d’adaptation.

À l’approche du 100e anniversaire de l’ACP en 2020, la place de la physiothérapie au sein du système de santé canadien est bien établie. Au cours des dix prochaines années, nous assisterons toutefois à bien des transformations : la demande pour des traitements de physiothérapie continuera de croître, mais les modèles de rémunération et de pratique seront substantiellement modifiés, nos services étant éventuellement transférés des grands hôpitaux vers les soins de proximité. Les emplois de « 8 à 4 » se raréfieront, mais les nouveaux physiothérapeutes auront la chance de faire partie d’équipes de soins dynamiques. Nous consacrerons plus de temps à des activités autres que les soins, comme la collecte de données, la consultation interprofessionnelle et la supervision d’assistants, et nous devrons suivre l’évolution des modes de paiement et de tenue de dossiers. J’ose insister :le mouvement s’accélère et les physiothérapeutes qui souhaitent réussir devront s’adapter en étant à la fois d’excellents cliniciens et des spécialistes du changement.

1. Terme utilisé par l’Association médicale canadienne pour décrire la priorité qui devrait être accordée aux soins de santé primaires plutôt qu’aux services hospitaliers.​

Par: Michael T. Brennan
 

Qu’en pensez-vous?

  1. Êtes-vous en accord ou en désaccord avec les idées précédentes? Qu’en pensez-vous?
  2. Quelles sont quelques-unes des autres préoccupations que vous avez remarquées dans le domaine de la physiothérapie?
  3. Selon vous, comment la profession peut-elle tirer son épingle du jeu?

 

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